Le chateau de Mireille



Le château de Mireille


Souvenirs d'enfance d'une petite Provençale.

  

Lorsque je dis que je m'appelle Mireille, on sait tout de suite de quelle Région je suis.
Toute ma famille est Provençale, mon père est né pas loin de la maison de Frédéric Mistral, et nous avons vécu dans les petits villages, au-dessus de Marseille. Ils se nommaient Bouc, Bel Air ou Saint Joseph. C'est à peine maintenant s'ils ont donné leur nom à un faubourg.

Malgré les instituteurs qui nous punissaient pour cela, nous avons continué à parler notre belle langue, surtout lorsque nous étions en famille.

Mon père, Auguste M. avait épousé Alberte. Alberte Bourrely "avec deux R et un Y " précisait son père, qui n'aimait pas que l'on écorche son nom. Le frère de mon père, Gustave, a épousé Marie Thérèse la sœur de ma mère, et chacun n'ayant eut qu'un enfant la famille s'est un peu rétrécie, au lieu de s'agrandir comme beaucoup.

Maman avait une autre sœur, Simone. Elle n'a pas eut de chance car son mari, un garçon du village, est mort à 45 ans dans des circonstances assez dramatiques. Il travaillait aux Chemins de Fer et conduisait le Train Bleu. Il est mort à Saint Lambert, brûlé dans sa machine.

Mes grands parents maternels, étaient concierges dans une grande propriété "Les Lions", à Saint Joseph. C'est là le lieu de mes meilleurs souvenirs, et aussi de ma naissance, car à l'époque les filles allaient accoucher chez leur mère.

Le château lui même a été démoli pour donner place à de grandes maisons. Et pourtant qu'elle était belle cette propriété et qu'il était imposant le château avec ses quatre tours qui se reflétaient dans le lac. C'était une splendeur.

La vie à la campagne.

Dans les années 50, dans nos campagnes où il n'y avait pas grand chose, passaient encore les colporteurs et même le vitrier. Il portait son chargement de carreaux sur le dos et criait dans les rues : "vitrier, vitrier …" pour s'annoncer.

Moi, celui que j'attendais le plus lorsque j'étais chez mes grands parents, c'était "l'estrasaïré". Le chiffonnier, qui ramassait tout ce qui pouvait se récupérer. J'étais intéressée car il me donnait 5 sous pour chaque peau de lapin que je lui présentais séchée et bien nettoyée.

J'avais du travail pour les préparer, mais cela me permettait d'acheter les bonbons que je convoitais, en particulier la réglisse, ou le "coco" que l'on suçait longuement dans son petit tube de verre. Il y avait aussi le Zan et le "réglisse en bois", que tout le monde mâchait. Je m'achetais aussi des petits biberons remplis de minuscules bonbons à l'anis, mais de tous, je préférais le réglisse.

Mes grands parents souvent me gardaient, surtout lorsque mes parents avaient des ennuis de santé. Papa au début avait un travail très dur à la raffinerie de sucre. Ils travaillait dans une atmosphère si chaude qu'ils ne portait pratiquement pas de vêtements. Quand ensuite il trouva un emploi à la Ville, il travaillait à l'air libre et se portait beaucoup mieux. Mais comme notre maison était à vingt minutes de l'école, ma grand-mère avait dit : " Donnez moi la petite, elle sera mieux avec nous". Et c'est vrai que je pouvais ne partir que lorsque j'entendais sonner la cloche et être tout de même à l'heure en classe.

Notre famille n'était pas riche, mais nous n'étions pas malheureux. La nature nous fournissait ce que nous avions besoin pour compléter le salaire de papa. Mais pour cela il fallait "faire le jardin", ce que mon père a toujours fait.

Il récoltait les pommes de terre pour tout l'hiver, les oignons, les courgettes, les tomates, les aubergines … pour faire ces excellentes ratatouilles, toujours très aromatisées. A part l'ail, que l'on pendait en longues tresses, les aromates poussaient dans la colline, il n'y avait qu'a se baisser pour les ramasser.

Souvent j'aidais maman ou grand mère à préparer les haricots verts ou à couper de petits poivrons verts pour mettre dans les salades.

En plus des arbres fruitiers qui nous donnaient selon la saison, de grosses cerises bigarreaux, des prunes jaunes que l'on mettait en confitures, Papa entretenait quelques pieds de vigne. Leur récolte lui servait surtout pour faire le vin cuit que l'on buvait à Noël.

La colline fournissait aussi des plantes aromatiques que nous prenions en infusion : le thym ou le romarin, le "petit chêne" pour purifier le sang à chaque changement de saison, le fenouil pour les digestions difficiles. Nous le ramassions à la Saint Michel, et faisions sécher la plante entière, pendue par la queue dans la grange. Lorsque ensuite on en voulait pour mettre dans le poisson, il n'y avait qu'a se servir.

Nous avions tous nos plantes favorites pour soigner les petits maux : les fleurs de sureau pour laver les yeux en cas de conjonctivite, la mauve pour faire des lavements, quand le collier d'ail que l'on mettait autour du poignet des enfants n'avait pas détourné les vers de leurs intestins.

Pour la toux on utilisait en tisane, selon la disponibilité, du coquelicot, des fleurs d'aubépine, des feuilles de ronces ou des "grattes-culs", ces fruits rouges de l'églantier.

Régulièrement on buvait des infusions de tilleul, de romarin, de thym ou de verveine, toutes plantes généreusement cueillies derrière la maison. L'été, je fais encore de ces grandes infusions de sauge, thym et romarin, qui une fois refroidies font une excellente boisson désaltérante. C'est à la fois bon pour la santé, léger et moins cher que les sodas trop sucrés.

Un des secrets de ma Grand-mère c'était "l'eau de neige". Elle s'en servait pour soulager les brûlures. Lorsqu'il avait bien neigé en hiver, elle choisissait un emplacement bien dégagé pour ramasser les flocons les plus blancs, qu'elle faisait fondre et conservait précieusement dans une bouteille bien fermée.

Pour les bronchites on posait des ventouses. On allait voir aussi un rebouteux qui remettait en place quelque nerf déplacé, et ce n'est que pour des maladies graves que l'on avait affaire au médecin. Je crois que l'air des collines, tout chargé de l'effluves des plantes était en lui même un remède contre beaucoup de maladies.

A cette époque les colporteurs venaient jusqu'à notre porte nous vendre des articles de mercerie, ou du linge qu'il fallait des fois commander. Mais ce dont je me souviens avec délices, c'est la "brousse du Rove", renommée alors dans toute la région. Rove, au bord de la mer près de Carry le Rouet, c'est le pays des chèvres et leur spécialité c'est le lait caillé. La vendeuse versait le contenu de ses boites de fer blanc, qu'elle avait transporté jusque dans les collines, dans l'assiette que nous lui portions.


Le château.

Les propriétaires du château, étaient servis par un nombreux personnel. En dehors de mes grands parents qui surveillaient les entrées et sorties de la "petite porte", il y avait un autre couple de concierges au portail principal. Et aussi : un chauffeur, un jardinier, une cuisinière, une nourrice pour les enfants et la vieille nounou du patron. Monsieur était, je crois, directeur d'une très grande huilerie.

Pour les étrennes ils recevaient les vœux de tout leur personnel. Pas dans leur salon mais au sous-sol, dans la cuisine, et à chaque famille ils offraient alors un paquet de "papillotes".

Très catholiques, chaque semaine, ils faisaient parvenir à mes grands parents "Le pèlerin". Seul magasine que nous lisions, moi, j'aurais bien aimé avoir Lisette.

Lors ma communion, je fus reçue au salon, et Madame me fit cadeau d'une croix à mettre au mur et d'une gravure de Sainte Thérèse dans un cadre rond. Je les ai encore. Mais j'aurais préféré des sous pour mon livret de Caisse d'épargne.

Ils étaient très stricts sur la discipline, en particulier on ne devait pas me voir en dehors de l'espace qui nous était alloué. Je ne devais pas non plus ramasser les fruits même tombés sous les arbres, et si on m'apercevait du château, mon grand-père avait droit a une remontrance. Aussi lorsqu'il m'arrivait d'avoir très envie d'apporter des violettes blanches à ma maîtresse, j'utilisais des ruses de Sioux pour aller les ramasser sans me faire voir, elles poussaient toujours dans l'espace interdit.

La maison de mes parents touchait la clôture du château, à l'opposé de la petite porte. Aussi le dimanche, pour ne pas avoir à faire le tour du parc, ils franchissaient le grillage sans se faire remarquer. Il leur fallait deux chaises, une de chaque coté, qu'ils cachaient soigneusement pour les retrouver à leur retour, et on longeait les murs cachés derrière les arbres.

Quand Papa est allé travailler au Canal, nous sommes allés habiter au "Merlan", un village plus bas. Pour aller comme à l'habitude à notre déjeuner dominical chez mes grands parents, nous avions alors plus d'une heure de marche par le chemin normal. Mais en suivant le canal c'était plus court, et Papa avait la clé qui ouvrait les portes tout au long du parcours. Nous avons ainsi, chaque dimanche, pendant de nombreuses années, traversés des propriétés privées, en suivant le bord de l'eau, mais personne ne nous a jamais rien dit, ni envoyé de chien. Je suppose que l'on reconnaissait mon Papa.


Les repas de famille :

Les repas de famille se passaient au château et Grand Maman pour les fêtes de Noël respectait toujours la tradition : la table avait trois nappes et on mettait une assiette de plus que de convives.

La veillée débutait par un souper maigre, il n'y avait que des légumes : cardes bouillies et épinards. Ensuite nous allions tous à la messe de minuit. Et ce n'est qu'au retour que nous avions alors droit aux traditionnels treize desserts.

Chaque famille a encore à cœur de les préparer pour les fêtes, même si maintenant viennent s'y glisser d'autre fruits. Ils se composent, d'abord de ceux que l'on nomme les "quatre mendiants", ce sont : les figues, les noix, les amandes et les noisettes.

Puis il y a des pommes, des poires, des bananes, des dattes, des mandarines et des raisins secs. Et ma grand mère faisait du nougat noir et du nougat blanc, mais aussi une "Pompe à l'huile", gâteau cuit au four, que je trempe encore avec plaisir dans mon café au lait.

Le nougat se fait avec du miel et des amandes, qui une fois cuit, est mis a refroidir entre deux feuilles de "miaule" - pain azyme, bien serrées sous un poids. Moi j'utilise mon fer à repasser. Il faut le couper en morceaux avant qu'il ne soit trop dur.

Le lendemain il y avait toujours un civet de lièvre et des "Pieds et Paquets", précédés comme il se doit d'une anchoïade, dans laquelle on trempait des cœurs de céleris, bien blancs. Ensuite, grand mère avait fait rôtir une volaille: pintade, chapon et même dinde quand toute la famille était réunie. Et au dessert nous buvions alors le vin cuit que Papa avait préparé.

Il y avait d'autres occasions de faire des repas de famille. Comme nous habitions la campagne, le dimanche, nous avions souvent la visite des cousins de la ville.

Dès le matin, grand père portait à rafraîchir dans le puits, eau, vin, melons et pastèques, qu'il descendait dans un grand panier.

On préparait alors "l'aïoli", avec la "marlusse", la morue qui était encore bon marché. On l' accompagnait de pommes de terre et de carottes, du jardin. Quelques fois il y avait aussi des escargots que nous avions ramassés et fait jeûner convenablement.

On prenait ce qu'il y avait dans le jardin, car dans les commerces il n'y avait pas grand chose. On achetait alors 100 grammes de beurre, 150 g. de Roquefort coupé au fil ou bien 250 g. de pâtes. Je revois encore comme tout était bien rangé dans des tiroirs de l'épicier.

On cuisinait aussi de gnocchis, pâte faite de pommes de terres et de farine, que l'on glisse habilement dans l'eau bouillante, avec une fourchette pour leur donner une forme en escargot. Les pointes de la fourchettes servent aussi pour gratter l'ail avant de le mettre dans la salade, plutôt que d'acheter une "tariette".

La récolte de papa n'étant pas suffisante, on achetait le vin en bonbonne et grand mère surveillait sa consommation. Je la soupçonne même d'y rajouter un peu d'eau pour prolonger sa durée. Pour les grandes occasions on ouvrait une bouteille de mousseux.

Et au dessert il y avait de la glace. Pas celle que "Napoléon", c'est comme cela que nous l'avions surnommé, annonçait à grands coups de trompette, mais celle que ma cousine apportait de la ville. Elle la portait fièrement, dans son emballage carré, avec du liège autour pour ne pas qu'elle fonde. On ne pouvait jouer avec cette boite car elle était consignée et il fallait qu'elle la retourne.

Nous ne prenions pas d'apéritif. Par contre, les grandes personnes finissaient le repas en dégustant les cerises ou les raisins que l'on avait mis dans l'eau de vie. A cet époque des bouilleurs de crus itinérants permettaient de distiller un peu d'alcool, souvent avec les restes de la vendange.


Mes jeux :

C'est vrai que je n'aimais pas beaucoup la glace de la cousine, mais je me rattrapais sur les bonbons. On me donnait cinq sous par semaine, et tout de suite j'achetais ma provision. Tant pis pour la quête de monsieur le curé. Ma copine Renée faisait de même mais elle, elle avait dix sous.

Un jour j'ai demandé : -" Pourquoi Renée, a dix sous par semaine ?
Grand Maman m'expliqua : " Parce que ses parents travaillent tous les deux à la bière au Zénith, et ils rapportent plus de sous. Toi, on peut pas ".
J'avais compris, je n'ai jamais plus rien demandé.

Lorsque la famille se réunissait, c'était de belles journées. Surtout lorsqu'il y avait Renée, la nièce de ma Tante, ma meilleure amie. Même si son frère nous taquinait un peu, nous jouions a des jeux enfantins, à la maîtresse, à l'épicière. Ma tante un jour m'a offert un vrai service, en porcelaine de Limoges : la cafetière, six tasses et leur sous-tasses et le petit pot à lait. Je crois que ce fut mon plus beau cadeau. Nous avons beaucoup joué avec et s'il y eut quelques tasses brisées par des "petites", j'en conserve précieusement quelques exemplaires.

Pour un Noël, une des amies de maman m'avait acheté un cartable en cuir. Qu'est-ce que j'étais contente quand je l'ai vu. " Ouvre le, ouvre le" disait mon grand-père et tous ils me regardaient en riant. C'est qu'ils m'avaient fait un farce : dans le cartable il y avait un martinet. Je dois dire qu'étant la première petite fille, et toujours très sage, il n'a jamais servi. Par contre le cartable, bien ciré, a fait de nombreuses années.

A notre école on nous interdisait les jeux violents, la corde et même la marelle. Aussi nous avions inventé un jeu original, avec l'écorce des platanes. A tour de rôle, on se cachait pendant qu'une d'entre nous détachait un petit morceau d'écorce sur le tronc. Ensuite nous devions trouver, comme dans un immense puzzle, de quel endroit provenait le fragment prélevé.

Au catéchisme, pour soulager le sacristain, nous devions faire la poussière des absides, et aussi y mettre des fleurs. L'été c'était facile, il y avait au moins des violettes dans la propriété. Pour l'hiver, nous enroulions du papier doré, récupéré des tablettes de chocolat, autour des tiges de certaines graminées, que l'on regroupait ensuite en bouquets.

On ne me laissait pas aller m'amuser dans la rue. Plus bas il y avait beaucoup de petits Italiens émigrés, mais moi je devais rester dans le parc du château, et malgré l'espace et le décors j'étais seule. Je faisais du canevas au point des croix durant les heures chaudes de la journée, ou je jouais avec mon poupon. C'est ma tante qui me l'avait offert dans une boite à chaussure habillée de tissus, avec le drap brodé et même la capote.

Le soir, il n'y avait pas de télé, elle n'existait pas. Quelques fois avec grand-mère, nous jouions aux "petits chevaux" ou à la bataille. Sauf pour les soirées spéciales : celles où l'on préparait les châtaignes avec les voisins, ou bien pour les Rois, quand nous partagions la galette pour trouver la fève. Pour Mardi Gras, grand mère faisait sauter des crêpes.

Mais en principe tout le monde se couchait de bonne heure, à la fois pour ne pas consommer l'électricité, mais aussi parce que les grands parents se levaient tôt pour aller travailler. Grand père faisait les quarts aux Chemins de Fer et il y allait à pieds. En plus il s'occupait des serres du château surveillant les boutures des géraniums qui ensuite allaient fleurir les parterres. Grand-mère, elle, lavait le linge. Ils travaillèrent beaucoup à l'entretien de cette belle propriété, et d'ailleurs ils y finirent leur vie.


Les Parents de Papa.

Mes autres grands parents habitaient dans la colline. Grand Père Etienne était garde chasse, et nous montions quelquefois les voir le dimanche. Lorsque mes tantes et mes cousines étaient là, on dansait au son du phono. La haut le bruit ne dérangeait personne.

A la saison, on mangeait souvent du gibier : des grives, des merles et aussi de petits oiseaux, comme les alouettes, les gros becs et même des rouges-gorges. En grillade qu'est ce qu'on se régalait.

On attrapait les oiseaux avec des pièges. De mes petits doigts agiles j'aidais à capturer les "aludes", ces grosses fourmis qui ont des ailes. Quand elle sortent de terre il faut vivement les saisir et les mettre dans une boite en fer avec de la sciure de bois. Ensuite pour tendre le piège à ressort on les installe délicatement pour qu'elle continuent de bouger, attirant ainsi la grive qui immanquablement se faisait prendre.

Ma grand mère Alberte, préparait des daubes et aussi d'excellents civets, souvent réservés aux "grands messieurs de la chasse" et qu'elle allait leur servir.

Eux, ils tuaient des cailles, des perdreaux, des faisans et même des sangliers. La première fois que mon père en a rencontré un, il eut si peur qu'il grimpa dans un arbre. Il se racheta aux yeux des chasseurs, et toute la famille en fut fière, en tuant son premier lièvre avec le fusil de son grand père.
Lorsque mes grands parents prirent leur retraite, ils descendirent habiter, toujours sur Saint Joseph, un logement dans l'ancien séminaire. Lui aussi a été démoli.

Après la guerre.

Vers 1945, mon père pu enfin quitter la raffinerie de sucre, il avait trouvé un travail fixe à la ville de Marseille. Il était chargé de l'entretien du Canal qui alimentait en eau toute la ville. Papa devait tout surveiller, et en particulier nettoyer chaque jour les grilles des filtres. L'eau descendait ensuite jusque dans le bassin de Sainte Marthe où elle était décantée, avant de rejoindre les canalisations souterraines.

On était logés et ce qui était encore rare, on avait le téléphone, pour prévenir en cas de problème.

Nous étions seuls au milieu de la campagne, et les cantonniers, les paysans, le laitier … ceux qui avaient des autorisations de puisage, venaient, même la nuit, chercher de l'eau. Ils s'arrêtaient souvent à la maison, car il y avait toujours le café ou le raisin à leur offrir. C'était la maison du Bon Dieu.


Mon oncle Gustave avait été, comme beaucoup, requis pour le travail en Allemagne. Il avait vingt ans lorsqu'il est parti. A la Libération nous n'avions pas de nouvelles de lui et nous nous faisions énormément de mauvais sang. Nous allions régulièrement à l'arrivée des trains de prisonniers à la gare Saint Charles. Il n'était jamais là.

Et un jour, nous recevons un coup de téléphone. Un monsieur qui habitait les Alpes, nous demandait des nouvelles de Gustave, qu'il avait connu en Allemagne. Nous étions impatients d'en savoir plus, aussi, nous l'avons invité à venir nous raconter. Il descendit de sa montagne et vint parler de leur fils à mes grands-parents.

   -   " Il travaillait dans une ferme pas loin de l'usine où était Gustave. On lui avait dit que dans les baraquements il y avait quelqu'un du Midi, il habitait somme toute pas loin de chez lui. Ils s'étaient vus, et s'étaient liés d'amitié. Plus âgé, il avait déjà 55 ans quand il fut arrêté, il appelait mon oncle "le petit", qui comme tous, malgré leur travail, " crevaient de faim". Aussi quand il passait à proximité du camp, lui qui travaillait dans les champs, il laissait tomber un sac de pommes de terres ou d'autres légumes. Ce qui aida les prisonniers à survivre."


Ce monsieur est reparti dans sa montagne, mais il m'a invité à venir chez lui, car il avait une fille de mon age. C'est ainsi que nos familles se sont liées d'amitiés et que nous sommes retournés souvent au pays des "rabasses" , les truffes, qui ont fait la renommée du village.


Mon oncle est finalement rentré par un convoi sanitaire. Pris dans les bombardements, puis libéré par les Russes, après des séjours à l'hôpital, le malheureux avait un pied coupé. Ensuite c'est sa jambe entière qui dut être amputée. Il a toujours gardé un souvenir reconnaissant envers celui qui l'avait aidé dans cet enfer de la déportation.


Notre maison de la montagne.

C'est ainsi que nous avons connu Montagnac les Truffes. Pour rencontrer nos amis et y passer des vacances, on a d'abord loué une maison, puis dans ce village qui, a cette époque mourait doucement, nous avons fini par en acheter une. Encouragés par mon mari, mes parents se sont finalement décidés pour une maison dans le village. Elle était en mauvais état, mais sa propriétaire ne nous demanda que les frais de notaire.

On y a tous beaucoup travaillé. Elle était à peine habitable quand Papa, lorsqu'il a perdu la vue, est monté s'y reposer. Dans une seule pièce, il dormait sur un matelas garni de paille, et il devait aller chercher l'eau à la fontaine.

Maintenant on ne peut pas dire qu'elle soit luxueuse mais elle est grande et confortable, on peut s'y réunir nombreux. Après bien des travaux elle possède aussi une cave extraordinaire, toute voûtée, où les vins se conservent très bien.


Les ressources de la région sont celles de la montagne, un peu d'olives, d'amandes et aussi de la lavande. Seule l'arrivée de l'eau courante a donné un peu d'aisance au pays, avec des plantations de pommiers et l'été, le tourisme. On y trouve aussi des truffes, une ressource rare, mais suffisamment régulière pour avoir donné lieu à un marché.

Lorsque je suis arrivée dans ce village, j'avais quatorze ans. Je suis maintenant une des plus anciennes, et j'ai le plaisir de voir que tous mes enfants et petits enfants s'y trouvent bien, et ne perdent pas une occasion d'y venir.


A Marseille, les collines de mon enfance ont laissé la place à une grande banlieue. Mais dans ce beau village des Alpes, j'ai retrouvé les sensations de ma jeunesse, quand nous courrions libres, parmi les garrigues odorantes".


Souvenirs d'enfance de Mireille F.


recueillis par Jacques Carles.

 Maison de Martin Zédé- Le Brusc - Six Fours les Plages - Var -  Janvier 2007.





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